La soirée était douce, un léger vent du sud dispersait les parfums des alentours où dominaient les fragances des jasmins plantés autour de l'étang, mais le romarin et le thym
mitigeaient les effluves. L'eau refletait les éclairages et la lune se mirait changeant de profil au gré des risées. Pour ce concert en plein air les spectateurs s'étaient parés de leurs habits de
soirée en accord avec les tenues des musiciens de tous âges qui composaient l'orchestre. Ils étaient des habitués de ces festivals du sud, se connaissaient pour la plupart, se saluaient, faisaient
des baise-mains, des courbettes, conversaient sentencieusement sur le programme, chacun cherchant à impressionner par ses connaissances ; ils jouaient ainsi le rôle qui leur était dévolu , ce qui
ne manqua pas d'amuser Tian, le petit homme du cinquième rang, qui à première vue ne connaissaii personne. Il était pourtant vêtu comme les autres , en complet veston sombre, chemise blanche,
boutons de manchettes or et agate; seule sa cravate détonnait quelque peu car il en ressortait une fluorescence bleutée tout à fait inhabituelle, qui donnait à son ovale étroit un aspect
fantomatique. Les premières mesures d'accord rétablit le silence, et l'orchestre entama vigoureusement le premier morceau. Gamborowski , dans son costume gris , très classique sauta sur sa
première note pour commencer son récItal. Ses doigts qui auraient pu paraitre patauds tant ils semblaient longs et lourds , declinaient son poème symphonique avec une agilité , une précision,
ue sensibilité que son aspect quelque peu trapu n'aurait pu laisser deviner. Il s'adressait aux profondeurs de la terre, aux ames qui n'avaient pas eu la chance de s'envoler, aux entrailles
entrelacées de tous les êtres, puis remontait en quelques notes nous effleurer la peau, nous troubler les esprits, nous dicter la réflexion, exacerber nos
vibrations, enrichir notre sensibilité de perceptions inconnues.Chaque note ouvrait la porte d'une aventure individuelle, d'un cheminement, d'une randonnée au bord d'un précipice ou
d'une promenade sur une plage paisible. Gamborowski était veritablement en état de grâce ce soir là et les applaudissements , les vivats,les bravo pleuvaient lorsqu'il réclama le silence
, descendit de l'estrade et vint chercher respectueusement Tian; il s'dressa à lui comme à un maître, le conduisit précautionneusement au piano. Pourtant c'était la première fois qu'il le
voyait mais il savait qui il était. Lorsque Tian se mit à jouer les spectateurs furent frappés de stupeur, les notes qui sortaient du clavier étaient étranges, la musique totalement
inconnue.Il s'adressait aux astres, à chacune des étoiles comme s'il les connaissait personnellement, il communiait avec l'univers, il chantait les louanges de la création. Chacun se sentit
grandir, chacun sut qu'il était un être universel, il détacha de tous les petites mesquineries dissimulées. Ses doigts touchaient chaque note avec une profondeur, une sensibilité, un rythme , une
harmonie, une dissonance, une variation qui engendraient une tonalité extraterrestre. La fin de son recital laissa les spectateurs pantois, interloqués,abasourdis,comme interdits, seul
Gamborowski se précipita vers lui pour lui baiser fébrilement les mains , il y avait dans ses yeux tant de respect et tant d'admiration.Alors Tian descendit, lentement les marches , fit quelques
pas et disparut brusquement ...
Gamborowxki souriait, ses parents l'avaient trouvé bébé sur le pas de la porte de leur petit village, dans l'Oural. Il savait dorénavant d'où il venait..