La route qui menait de la place du bord de mer à la salle paroissiale était la promenade des amoureux, et chacun et chacune de se tenir par la main, de se les presser, de s'embrasser
le tout dans une atmosphère d'innocence réelle. Cette route longeait la mer et le parc de canots de pêche qui avaient été tirés de l'eau en les faisant glisser sur des rondins.On y voyait
étendues sur des fils entre deux poteaux toutes sortes de filets de pêche, des nasses et des lignes que les artisans pêcheurs rentraient tous les soirs dans des barraquements en tôle ondulées
cadenassées à triple tours. Les vols étaient pourtant rares car tous ces instruments avaient leur identité.Ce qui frappait de prime abord était la solidarité de ces hommes qui malgré des frictions
assez sévères se donnaient toujours un coup de mains pour tirer les bateaux. L'odeur de la marée nous accompagnait dans ces rituels d'amoureux et les couchers de soleil éblouissaient l'horizon et
marquétaient de multiples taches multicolores la surface de la baie, lui conférant l'aspect d'un tableau impressionniste enrichi de la mouvance des nuages.Les petits secrets étaient échangés,
les promesses prononcées avec la sincérité des coeurs d'enfants, chacun de nos pas à coté de celle qui était notre copine pour toujours nous remplissait d'une allégresse que seul le temps
allait atténuer.Dans le fonds les collines verdoyantes faisaient le décor et stimulaient notre imaginaire, collines que nous avions souvent parcourues malgré les interdits et les serpents. Mais ce
sont les séances de cinéma qui donnaient lieu aux manifestations les plus pittoresques. Dans la salle paroissiale seuls les westerns étaient de mise.C'était une espèce de grand hangard en ciment ,
bien aéré avec une toiture de tôle isolée par des planches. Il y avait toujours un héros de cow boy , élégant , en tenue noire, le regard droit, sûr de sa force et de son habilété au révolver,
accompagné d'un compère plus âgé , et le duo devait lutter contre une bande de hors la loi qu'il finissait toujours par mettre hors d'état de nuire. Le scénario était on ne peut plus simpliste et
répétitif mais là n'était notre problème . Ce qui nous intéressait c'étaient les bagarres aux poings; chaque coup était accompagné par toute la salle aux cris de "y salé" suivi de "y sucré" et
quand le compère âgé se mettait de la partie (on le surnommait vieux zizi), la salle tombait dans une véritable hystérie qui ne s'essoufflait qu'avec la fin de la séance.L e retour mettait du temps
pour nous ramener au calme et seul le regard langoureux de notre amoureuse faisait enfin baisser la tension