Mon village avait une répartition géographique liée à sa structure sociale.Je ne parle pas du Béké , maitre absolu des âmes et des biens et de sa famille qui habitaient hors du
village dans de luxueuses villas, sur des collines bien ventilées, où ils pouvaient embrasser du regard les deux mers, l'une cahotique, l'Atlantique à l'est , l'autre alanguie à l'ouest donnant sur
l'Amérique latine , la mer caraïbe. Le village lui, avait sa nervure principale, qui porte toujours le nom de mon arrière grand père, où s'etiraient maisons et maisonnettes de la petite bourgeoisie
locale : fonctionnaires de toutes administrations et elles étaient nombreuses, petits commerçants, petits artisans, cordonniers, boulangers, menuisiers, maçons, plombiers et tronant un peu au
dessus de ce joli petit monde le ventripotent notaire et le bon docteur Gervaise.Les fonctionnaires avaient ce statut spécial, qu'ils portent toujours comme un fardeau : il étaient jalousés.Une
place à part pour Camille, fils batard d'un béke, directeur des marais salants, grand ami de mon père dont la situation était confortable mais instable . Il y avait
bien d'autres petits commerces et d'autres petits artisans comme les coiffeurs dans des rues adjacentes mais leur condition était plus misérable. Deux rues où la pauvreté régnait en maîtresse, la
rue Diaka et la rue Anatole France, où en dehors du temple adventiste du 7è jour s'accumulaient des cases de toutes sortes, dans un désordre et une saleté peu communs mais où vivaient des
personnages pittoresques, comme le tambour du village dont j'entends encore le grondement et les avis à la population. Le bord de mer était réservé aux pêcheurs dont les familles comportaient de
nombreux enfants et à l'hopital, tout de blanc vêtu qui tranchait avec le sous urbanisme ambiant. Dois je vous avouer que malgré les interdits des parents c'était des quartiers que nous aimions
fréquenter car il y avait toute l' humanité, tout l'humour, toute l'autodérision, toute la volonté de survivre qui se nichaient dans chacun de ses habitants. Je pense à ces gens avec une
nostalgie attristée, mais aussi avec le souvenir vivifiant de la joie qui y régnait lors des fêtes foraines et des fêtes de quartiers, des danses guerrières qui s'y déroulaient , des feux de
bengale qui s'y allumaient, des étincelles de bonheur sans partage qui jaillisaient des yeux exorbités par toutes sortes de plaisirs et que les boissons finissaient d'incendier. Il y avait ces
manèges de cheveaux de bois actionnés manuellemnt aux sons de tambour euphorisant où la grande distraction était de monter lorsqu'il tournait à toute vitesse; je n'ai jamais vu d'accident. Les
fêtes se terminaient par des bals dans le marché couvert, par des lagguias ou des limboos nocturnes , danses où s'affrontaient les hommes forts et souples pour le plus grand
plaisir des spectateurs qui pris au jeu ne demandaient qu'a y participer sans se douter de l'habileté et de la force que réclamaient de tels exercices A SUIVRE CHAPITRE 26