Mon village se situe d'abord dans la profondeur de ma mémoire, dans mes flirts d'enfants où Simone occupe le premier rang puis de toutes celles qui ont enjolivé des rêves ,
à qui j'ai pressé les mains, que j'ai embrassées surtout sur les joues et quelques fois très près de la bouche; amours enfantines qui demeurent intacts dans mes pensées, amours du passé qui n'ont
cessé d'être présents dans tous les moments difficiles de la vie. On était des enfants et la vie nous a suffisamment secoués pour évoquer ces instants d'innocence. Mais mon village vivait au
présent, animé, coloré, sonore , amical , social ; il y avait surtout tous ces commerces, une foule de petits commerces qui l'ensemençait de long en large; d'abord le bar d'Anicette, où dès le
petit matins des files d'ouvriers de l'usine et de coupeurs de cannes venaient prendre leur décollage, décollage qui consistait en des rasades de rhum sec, car leur boulot était terrible.En
plein soleil , pour la plupart, le coutelas, aiguisé comme des rasoirs , ils coupaient des tonnes de cannes à sucre pour des salaires de misère; ils ne se plaignaient guère et leurs grèves étaient
rares mais sévères; l'exploitation était proche de l'esclavage et le respect ne leur était jamais du. Tout ou presque tout était la propriété des Bekés , descendant des premiers colons qui avaient
gardé leur atavisme de maître absolu du destin des hommes.La grève qui m'a toujours marqué fut celle avec prise en otage du béké du coin qui ne dut son salut qu'à l'intervention de Fortuné, leader
communiste de la commune, qui devint plus tard inspecteur du travail à Paris et dont les enfants furent de grands amis de ma petite soeur. Actuellemnt les champs de cannes à sucre se sont beaucoup
réduits et ne servent plus que pour la production de rhum qui sont les meilleurs du monde.Boire un Rhum Neisson hors d'age vaut les cognacs XO les plus appréciés. Il y avait les patisseries
dont les étals regorgeaient de pudding, de tartes, de patés à la confiture, de tablettes coco, de patisseries fourrées à la marmelade de goyaves, de nougats pays qui en fait étaient des
nougatines épaisses, de patisseries salées dont le fameux paté à la viande que nous avons servi recemment à des amis parisiens pourtant fort connaisseurs de patisseries célèbres et qui se
sont sucés les doigts.Il y avait ces épiceries on ne peut plus rustiques, presque toujours tenues soit par des petits blancs soit par des enfants batards de béké, on l'on pouvait trouver à peu près
tout et surtout le plus nécessaire,riz haricots rouges, haricots blancs, morues séchées, poissons secs, harengs saurs, légumes divers, sel sucre et tout ce qu'il nous fallait pour nourrir une
grande famille.Ces épiciers nous faisaient toujours crédit, ils nous remettaient une note sur une feuille de cahier dont le double était épinglé sur un clou du comptoir. Notre épicerie habituelle
était celle des Paul, puis à la mort du mari, celle de Mme Paul, qui ne nous a jamais fait le moindre problème y compris les jours de disette. Sa fille devait épouser un instituteur du coin ,
dont l'amour et l'abus de l'alcool conduisirent à sa perte. D'autres commerces et artisans permettaient au village de vivre en quasi autarcie, librairies, magasins de vêtements et
de chaussures, stands de journaux, cordonniers, couturières, débits de boissons divers complétaient paysage commercial du village, sans compter un ou deux magasins de jouets dont la
simplicité était le caractère dominant. A SUIVRE CHAPITRE 22