Le fort n'était pas le terrain de foot ball idéal; peu large et non entouré, il nous fallait souvent aller chercher le ballon , soit dans la grande descente du bord de mer soit dans
les lentanas multicolores qui bordaient le coté sud du terrain. Ces lentanas et les accacias abritaient une multitude de papillons et de lèzards verts à jabots jaunes qu'il nous arrivait
d'apprivoiser et de nourrir de mouches que l'on tuait pour ces repas; l'inconvénient de ces recherches consistait dans de nombreuses interruptions des parties et des écorchures que nous
causaient les différents épineux où nous étions forcés de nous enfoncer. Mais tout cela ne nous empêchait pas de réaliser quelques fantaisies dans les dribbles, dans les petits ponts, dans les
grands ponts , dans les rateaux et autres talonnades que nous tentions presque à tous les coups pour attirer les vivats d'une assistance presque entièrement féminine, pour qui le foot
balleur en herbe, pouvait représenter une espèce d'idole pourvu qu'il fasse montre d'un minimum de talent. Ce fut la seule période où mes fantaisies furent appréciées. Après, avec la discipline,le
devoir du jeu collectif, l'absence d'initiative personnelle, la rigidité des entraineurs, je ne tarderais pas à perdre mon enthousiasme et ne jouerais plus que par intermittences; plus tard
,adulte, il m'est arrivé de rejouer en équipe, mais si j'avais gardé mes dribbles courts , j'avais perdu le sens de l'engagement,n'ayant plus du tout le temps de m'entrainer. La violence sur les
stades , même à un petit niveau, a fini par me dégouter, les derniers grands matchs qui me virent spectateur sur un terrain furent les rivalités exacerbées entre le stade de Reims et l'équipe de
Nimes, où j'ai pu admirer les Kopa, Panverne, Akesbi, Fontaine, Marche et consorts , dans des matchs passionnés mais sans aucune violence. Le fort n'était pas seulement un terrain de foot ,
c'était aussi un sautoir, une barre fixe où la réalisation de soleil n'était pas un exploit mais où une chute au cours de cet exercice à une seule main,m'a fait croire pendant de longs
dixièmes de secondes à ma mort immédiate; heureusement au lieu de tomber sur la tête , ce fut mes fesses qui amortirent le choc et je m'en tirais avec l'incapacité de m'assoir sans douleur pendant
plusieurs semaines. Le tribunal local y avait son implantation, et les jours de procès devenaient des jours de spectacles; on y jugeait des tas de petits délits, ivrognerie, larcins, raccolages,
bagarres, querelles de voisinage et les débats devenaient à nos yeux des petites saynettes de la vie ordinaire avec le pittoresques des acteurs , juges et jugés, où les rires étaient
tolérés.Il y eut même des applaudissements qui étaient réprimés avec bonhomie par des juges bienveillants.Les sanctions étaient, somme toute, légères et tout ce beau monde se retrouvait
ensuite dans les cafés du coin. A SUIVRE CHAPITRE 17