Troulier parcourait souvent cette avenue personnelle qui menait d'Angoise à Pressentiment. Car Troulier avait un don, une interface avec l'avenir: Troulier avait des pressentiments; et l'homme
qu'il suivait depuis une dizaine de minutes ne lui disait rien qui vaille; c'était un homme de un mètre quatre vingt environ, vétu d'une veste vert olive et d'un pantalon marron. Sa chemise,
jaune pale, de bonne facture était ornée d'une cravate verte à chevrons dorés que réhaussait une épingle sur lequel s'affichait, dans un minuscule médaillon la photo jaunie d'un homme d'âge mûr; sa
tenue était complétée par des chaussettes et des chaussures qui s'harmonisaient plutôt avec le pantalon.Les chaussures étaient ce qu'on appelait des mocassins en dépit des semelles de cuir plutot
épaisses. L'homme portait beau, le visage avait un ovale allongé, un peu émacié, les lèvres étaient minces, bien dessinées et le menton discrètement avancé.
Mais ce qui frappait dans ce visage étaient des yeux verts délavés, quelque peu enfoncés dans de larges orbites aux maigres sourcils et aux cils quasi invisibles tant ils étaient décolorés;
cela lui donnait un regard absent, impersonnel ,presque sans vie.;
Il marchait d'un pas mécanique, sans but précis, comme s'il était chargé de la misère des années vécues et du brouillard des années à venir. L'homme avançait droit devant sans aucun autre mouvement
que celui de ses pas.