J'ai commis quelques misérables poèmes sur l'autre, cet inconnu effrayant qui a hanté longtemps la littérature française, et qui remue encore les boues d'épandage des théories de l'ignominie
qui ont dé-construit le 20è siècle et dont les miasmes s'échappent encore de l'inculture crasse d'un "localisme"paranoïaque.La littérature hispanique jette un regard différent et plus profond,
j'allais dire plus humain sur cette entité mal connue , mal définie sur laquelle s'est penchée la psychanalyse. De grands poètes hispanisants ont formulé des mots et des phrases inoubliables et
émouvantes sur ce miroir de nous mêmes, mais nous n'avons même pas cette curiosité d'enfant qui nous ferait tourner autour de ce miroir. Car, a dit un grand poète Antonio Machado, qui devait
terminer son existence antifranquiste , quelque part sur la côte bleue, dans la petite ville de Collioure dont l'église renferme un magnifique retable: "l'autre n'existe pas puisque il est nous
même". Optimisme rêveur du poète ou vérité explorée par le visionnaire. Chacun a , sans doute, sa réponse liée à sa perception du monde. Il me revient, dans le brouillard sénile de ma mémoire,
cette dissertation proposée par un de mes vieux maîtres humanistes, aujourd'hui tant décriés " la vision de l'autre dans la littérature française". Il m'a fallu longtemps réfléchir pour comprendre
qu'il s'agissait à la fois de la vision de l'étranger mais aussi du regard que chacun portait sur lui même, sur ses angoisses et son renfermement. Car ce qui nous sépare de l'autre c'est la
naissance de notre subjectivité, c'est l'autonomisation intellectuelle du moi, qui dresse une barrière transparente mais artificielle entre le monde et nous même; j'emprunte cette idée à un grand
poète mexicain , Octavio Paz, que je vous invite à découvrir. Mais trêve de rêverie, la réalité frappe à notre porte et le monde est partout présent car les techniques de communications l'ont
réduit aux dimensions d'un village; aucune culture, aucun évènement n'échappent à un esprit curieux et nous sommes tous plus ou moins pénétrés par cette mixité des savoirs, enveloppés par cette
pâte de culture qui font de nous chaque jour un homme différent, étranger pour celui que nous étions hier. Encore que je devrais mettre cette phrase entre guillemetss, car existe encore un petit
village de gaulois, gavé de la potion magique administrée au siècle dernier, mangeur de sangliers et bâillonneur de bardes. A l'impossible nul n'est tenu et l'ânelier le sait fort bien. Pour
le monde entier et pour chacun d'entre nous les habitants de ce village sont devenus l'image de l'autre donc aussi une partie de nous mêmes, hélas.