Il est naturel d'avoir des amis, d'avoir un cercle de relations, professionnelles, politiques, artistiques et littéraires. Il est déja moins compréhensible d'avoir des ennemis, peut
être des adversaires, mais des ennemis, qu'avons nous donc fait pour les mériter.Des adversaires, j'en ai eu toute ma vie, des ennemis sans doute aussi , mais je n'ai jamais cherché ni à lles
connaitre ni à les reconnaitre, par contre j'avoue que j'ai toujours cherché à me protéger, à ne laisser filtrer aucune faiblesse, à ne me plaindre de rien, à ne rien accepter d'autre que ce qui
m'était dû. Une ombre a toujours hanté mon existence , l'ombre d'une vieille femme, aux tenues sombres, un fichu d'esclave sur la tête, passant dans le large couloir d'une vaste habitation. La
féroce, l'élegante, l'exubérante tante Henriette, habitait une aile droite de cette maison qui donnait sur une des plus belle baie du monde, héritage de mon arrière grand père,; elle y
tenait toute sa place, la mijorée, avec ses remarques acerbes, ses méchancetés quotidiennes, son dédain envers ma mère, sa rivalité avec mon père et sa prodigieuse prodigalité envers son petit
cercle de courtisans. Le petit garçon que j'étais, observait son manège, avec un regard désaprobateur, mais presque indifférent, tant il était intrigué par l'occupante de la
chambre du fond. Il y avait dans ses yeux tant de tristesse, tant de souffrances, tant d'humiliations, que ces visions me tracasaient jusque dans mon plus profond sommeil.L'ombre était muette,
l'ombre était malade, l'ombre se déplaçait avec une peine évidente, mais l'ombre m'a toujours souri. L'ombre, je l'ai encore retrouvée, dans le sourire triste de ma petite soeur mourante, elle
l'orgueilleuse, elle la brillante, elle à qui rien ni personne ne résistait, elle qui fut beauté pure et qui montrait un corps décharné, déformé par une terrible maladie, elle dont la
naissance nous avait été gachée par la mégère de l'aile de droite. L'ombre était ma grand mère, je ne l'ai jamais entendu parler, mais ce que j'en ai su, c'est qu'elle était la mésalliance de
mon grand père, qu'elle avait vécu recluse depuis son mariage mais qu'elle avait su faire face ,avec courage , à cet enfer qu'était devenue sa vie.L'ombre muette m'a laissé un message,
ne jamais me laisser marcher sur les pieds, n'accepter aucune compromission, disposer de moi comme bon me semble et ne jamais me cacher. L'ombre est toujours là à m'attendre, à me faire sourire à
la vie même dans les moments les plus difficiles,elle me tient compagnie dans les instants de solitude, sa vie m'aide à cicatriser une blessure, à me tenir debout dans les heures
d'adversité , à me tenir la main en cas de malheur. L'ombre a fait de moi ce que je suis, hors d'atteinte de mes ennemis éventuels, hors d'atteinte des mesquineries quotidiennes, hors d'atteinte de
l'esprit de vengeance, hors d'atteinte de toute idée de méchanceté. à suivre chapitre 3