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Ce matin, Candide s’est attardé dans son lit pour reconstruire les images de sa jeunesse. Cette famille unie de huit enfants, jouissant de ses maigres revenus comme d’un aubaine pour faire intervenir une solidarité, une créativité, une joie de vivre ensemble où la totalité des oncles, des tantes, des cousins et autres proches avaient plaisir de se revoir assez souvent dans l’année, où l’on rendait visite à ceux qui avaient du mal à se déplacer. Cette famille qui avait des contours imprécis qui incluaient des membres incertains, par le simple fait que ma mère, orpheline très jeune, avait été élevée par la sœur de sa mère, ce qui n’avait pas manqué d’élargir le cercle de nos cousins germains. Les fêtes de famille rassemblaient, dans nos sorties au bord de mer, de très nombreux éléments et les conflits politiques finissaient en querelles bien vite oubliées. La mer constituait notre jardin d’aventures et les mornes (collines) avoisinants nos parcs d’attractions. La photo que je retiendrai c’est celle du bonheur de nos parents d’avoir autour d’eux tous leurs enfants et leurs petits enfants dispersés par les aléas de la vie.
Candide a heureusement connu d’autres bonheurs avec la famille qu’il avait, lui-même, créée. Son épouse, ses enfants qui lui ont donné toutes les joies dont il avait rêvé, ses petits enfants adorables, mais le monde qu’il avait souhaité construire, avec tous ceux de sa jeunesse, dans l’enthousiasme de la générosité et de l’humanisme que lui avait inculqués sa vie familiale, il ne le verra jamais. Non pas qu’il ne se sera pas battu pour son advenue, non pas qu’il y a une faille dans conduite personnelle, il ne souvient pas d’avoir volontairement fait du mal à son prochain, mais parce que l’inertie de la société dans laquelle il a été vidé, où les individus engoncés dans l’égoïsme de leur réussite personnelle, formatés par l’idéologie dominante du productivisme et du consumérisme, coincés par la financiarisation de tous les éléments de la vie, abimés par la pauvreté et les restrictions induites par les hommes de pouvoir, a eu raison de tous les assauts enthousiastes de la jeunesse. Demeurent la froideur et la rigidité de ces croque-morts de la planète, dont on entend déjà les plaintes agoniques.
Candide aurait pu se laisser glisser dans ce petit ruisseau de la vieillesse pour atteindre ce grand fleuve dompté qui le mènerait vers un estuaire définitif, mais il doit à sa famille, à sa descendance, à ce monde, dont il se sent le citoyen, de mener le combat jusqu'au bout.